Un jardin peut-il porter la mémoire d’un événement traumatique sans la figer ? Peut-il être à la fois monument et lieu de vie, espace de recueillement et pièce urbaine traversée ? À ces questions, le jardin mémoriel du 13 novembre 2015, implanté en hommage aux attentats du 13 novembre 2015, apporte une réponse rare : celle d’un projet où la nuit devient un matériau à part entière.
Ici, la lumière ne se contente pas d’éclairer. Elle accompagne le visiteur, souligne la géographie du jardin, révèle les noms, fait vibrer le végétal et laisse volontairement certaines zones dans la pénombre. Une lumière mesurée, presque retenue, qui prolonge la pensée paysagère jusque dans le paysage nocturne.

Voute céleste Les lueurs de la mémoire dessinent au sol et à l’échelle du jardin la configuration de la voute céleste du 13 novembre 2015, jour des attentats, pour que celui-ci soit gravé dans les mémoires collectives.
Géographie intime du traumatisme
Le jardin mémoriel n’est pas implanté sur l’un des sites des attentats. Il est ailleurs, mais relié à tous. Sa genèse repose sur un geste fort : transposer, à l’identique d’orientation et d’échelle, les plans des six lieux frappés par les attentats du 13 novembre 2015, et les fondre dans le dessin d’un jardin imaginé par l’agence Wagon Landscaping, épaulés par l’artiste-paysagiste Gilles Clément.
Sous leurs dessins, les rues deviennent allées, les îlots bâtis deviennent massifs plantés de végétaux d’ombre et de mi-ombre, les vides urbains deviennent clairières. Cette géographie recomposée raconte les errances, les fuites, les immobilités forcées de cette nuit-là. Elle donne à lire un Paris à la fois reconnaissable et profondément étranger.
Dans ce dispositif, la pierre incarne la brutalité du choc, tandis que le végétal introduit une temporalité lente, évolutive, réparatrice. En effet, à l’intérieur de chacun des six sites, se dresse une stèle en granit de près d’un mètre de haut gravée du nom des victimes tombées à cet endroit. Un petit banc de pierre, en face de chaque stèle, permet de se recueillir. “La végétation joue un rôle essentiel : des plantes de rocaille émergent du chaos granitique du sol, comme une vie renaissante surgissant après l’attaque”, décrit Mathieu Gontier, co-fondateur de l’agence Wagon Landscaping et paysagiste concepteur. La lumière, elle, vient relier le tout.

Prix de l’ACEtylène 2025 En décembre dernier, le Prix de la conception lumière extérieure et paysagère a été décerné à l’Agence ON (directeur Vincent Thiesson). Ce qui a plu : la sensibilité exprimée à travers le paysage, le végétal et le minéral.
Une structure lisible et stratifiée
Le jardin s’organise autour de grandes thématiques spatiales qui structurent à la fois le plan et l’expérience du lieu. Les rues de Lobau et François-Miron en définissent les extrémités ouest et est, inscrivant le projet dans un système de placettes urbaines. Côté Hôtel de Ville, l’entrée se fait par un espace largement minéral, cadrant une perspective vers l’orme de la Justice et l’église Saint-Gervais. Côté église, la découpe irrégulière de l’enceinte libère un parvis bas, qui accompagne la courbure des marches et ouvre largement le jardin sur l’espace public.
Le granit bleu de Lanhélin, réputé pour sa couleur grise et ses nuancées bleutées, constitue le fil conducteur du projet. Décliné sous forme de blocs bruts pour l’enceinte, de dalles en opus romain pour les cheminements et les espaces de commémoration, de pavés 10 x 10 de la Ville de Paris sur les placettes périphériques, et de rocailles dans les jardins de pierre, il donne l’impression d’un jardin qui émerge littéralement du sol parisien. Cette gradation matérielle accompagne la transition de la ville vers le recueillement.
Le jardin des oiseaux
La vision de Gilles Clément
Parmi les espaces plantés se trouve le jardin des oiseaux, cher à Gilles
Clément, artiste, paysagiste mais aussi philosophe. “Les oiseaux échappent
à l’emprise des règles. Leur espace est celui de la liberté. Pour atteindre
leur but, ils se dirigent dans l’air. Nul besoin de frontière et de droit d’exister
dans un espace donné, les oiseaux franchissent toutes les barrières. On
ne peut les empêcher d’exister sauf en dégradant leurs conditions vitales :
rendre le milieu de vie invivable, l’air irrespirable... Regardons les oiseaux
comme les âmes qui se dirigent dans la bonne direction. En venant se
poser au jardin, ils apaisent les tourments d’un battement d’aile.” Mathieu
Gontier, co-fondateur de l’agence Wagon Landscaping et paysagiste
concepteur, précise aussi que les oiseaux rappellent les âmes des victimes
des attentats. Là, certaines pierres recueillent l’eau de pluie et forment des
creux d’eau où (à certaines périodes et saisons) les oiseaux viennent se
baigner. Des arbustes à baies (Viburnum opulus, Mahonia…), plantés dans
des fosses amendées et auréolés à leurs bases de plantes tapissantes
(Helleborus, Sedum reflexum…), permettent aux oiseaux de se nourrir de
fruits offerts tout au long de l’année pendant que d’autres se reposent sur les
branches de l’oliver de la paix récemment planté ou d’un orme existant de
90 ans. “Nous avons conservé cet arbre car au Moyen-Âge on rendait la
justice sous lui. Symboliquement, il se rattachait à notre projet”, souligne
Mathieu Gontier. D’autres micro-jardins s’articulent autour de celui des
oiseaux : la clairière, où prospère tout un cortège de graminées dans
30 cm de substrat (Stipa tenuifolia, Carex sylvatica…), les jardins de pierre
au milieu de plantes saxophiles vivaces et annuelles (hysopes, capillaires,
scolopendres à langue de boeuf, fleurs des elfes, coeurs de Marie…).

Eclairage des stèles et des allées Les stèles en granit breton, sur lesquelles sont gravés les noms des victimes, organisent les espaces plantés (452 m² au total). Elles sont mises en lumière rasante par des solutions Led encastrées dans des réservations au sol. Les encastrés sont disposés près des stèles afin de mettre en lumière les creux et légers reliefs de l’écriture. Les allées entre les jardins sont éclairées par des bornes Ewo de 30 cm de haut, de teinte identique aux blocs de pierre.
Lueurs de la mémoire
La mise en lumière du site, réalisée par l’agence parisienne ON, distingue trois types d’éclairage fonctionnel (éclairage de voirie assuré par des mâts et des consoles sur façade de type Ville de Paris, éclairage des pieds de façades et du parvis de l’église, éclairage des traversées principales par un système de bornes basses, dont le traitement chromatique reprend les teintes des pierres environnantes) et deux types d’illumination (éclairage lié à la mémoire des victimes à l’aide de points scintillants, éclairage du nom des victimes inscrits sur les stèles par une lumière rasante).
Intéressons-nous à l’éclairage lié à la mémoire des victimes. Dans les massifs plantés, dès la nuit venue, une multitude de points lumineux de faible intensité, en référence aux innombrables victimes directes et indirectes, scintillent de manière aléatoire à l’aide d’un système DMX. “Dissimulées dans la strate végétale, ces sources évoquent des lueurs de bougies (teinte ambrée), une vibration lumineuse diffuse qui rend hommage aux victimes sans jamais les désigner frontalement. L’éclairage se veut ‘vivant’”, décrit Myriam Laval, conceptrice lumière de l’agence ON. La mémoire est ainsi suggérée, non illustrée. “La répartition des ‘lueurs’ n’est pas aléatoire : elle reprend la voute céleste du 13 novembre 2015, jour des attentats, que l’on a transposée au sol pour repérer les points d’implantation”, précise-t-elle.
Techniquement, les lueurs sont représentées par des barres en métal équipées d’un éclairage Led et d’un bouchon en PC grenaillé IK10. Une création issue du concept de l’agence ON, développé en collaboration avec Frenchlight. Trois hauteurs émergent du sol : 30, 40 et 60 cm pour créer une dynamique d’éclairage discrète mais bien visible.
A noter que le projet respecte les prescriptions de l’arrêté du 27 décembre 2018 relatif à la prévention des nuisances lumineuses : éclairer uniquement là où c’est nécessaire, au bon moment, avec des teintes adaptées (2 200 K pour l’éclairage fonctionnel, ‘Ambre’ pour l’éclairage lié à la mémoire) et un matériel spécifiquement choisi. Certaines zones végétalisées restent volontairement non éclairées, affirmant la volonté de préserver des espaces de refuge pour la faune nocturne et de rappeler que le jardin est aussi un écosystème vivant.
Une mémoire en partage
À Saint-Gervais, le jardin mémoriel ne se donne ni comme un monument figé ni comme un simple espace public. Il s’inscrit dans une temporalité longue, celle du vivant, du souvenir et du passage. Par le dialogue entre minéral, végétal et lumière, il propose une autre manière de faire mémoire : une mémoire qui se traverse, se ressent, se partage - de jour comme de nuit.