Face au centre-ville de Dole, sur la rive gauche du Doubs, le site du parc de la Vouivre s’étire sur près de 1,4 km. Dans les années 1970, d’importants travaux sont engagés sur le site : des matériaux sont prélevés dans le Doubs pour réaliser une plateforme commerciale, entraînant ainsi un élargissement du fleuve. Le projet est finalement interrompu. Peu à peu abandonné, le site s’enfriche jusqu’à ce que la Ville de Dole décide de le transformer en un nouvel espace public. “C’est un projet avec de multiples enjeux, à la fois programmatiques, écologiques et économiques”, introduit Valentin Kottelat, associé de l’agence Territoires Landscape Architects. Il poursuit : “Ce qui est intéressant dans l’approche de la mutation de cette zone commerciale, c’est que c’est d’abord un projet de paysage. Le paysage s’installe, donne une base, puis permet de développer une mixité programmatique à l’intérieur, avec par exemple l’installation d’un hôtel à proximité du parc, et à terme l’installation de logements. C’est un renversement de paradigme : auparavant, on construisait puis on venait végétaliser autour, ce qui occasionnait beaucoup d’artificialisation notamment. Ici, c’est le projet de paysage qui donne la base sur laquelle se développer.”

Le parc de la Vouivre retrouve son lien historique avec l’eau grâce notamment à la création d’une annexe hydraulique connectée au Doubs, évoquant les anciens bras autrefois présents sur le site.
Retrouver le lien à la rivière
Depuis plus de dix ans, la rivière n’était draguée que sur une portion de sa largeur afin de permettre la navigation. “La partie épargnée a peu à peu retrouvé une dynamique naturelle. Des amoncellements d’alluvions avaient commencé à former de premières grèves, amenées à devenir, avec le temps, des îles. La rivière avait déjà engagé sa propre transformation du paysage. Nous avons choisi de nous appuyer sur cette dynamique pour retrouver la connexion à la rivière, en amplifiant et en accélérant les phénomènes naturels déjà à l’œuvre”, explique le concepteur.
Lors des travaux menés dans les années 1970 pour mettre la rive hors d’eau, les berges avaient été rehaussées et fortement pentées, limitant le développement de la ripisylve ainsi que les échanges entre milieux terrestres et aquatiques. “Le travail de paysage est un travail de sol”, ponctue le concepteur. “Les berges ont été reprofilées afin de retrouver des pentes plus douces. Les accès directs à l’eau ont été volontairement limités et concentrés autour de quelques aménagements, notamment des pontons en bois. En réduisant la présence humaine au plus près de la rivière, le projet conforte la ripisylve dans son rôle de corridor écologique.” Le site du parc de la Vouivre accueillait autrefois plusieurs bras du Doubs, progressivement comblés pour former des “mortes”. Quelques vestiges subsistent encore dans la forêt alluviale située au sud du parc, mais ceux présents sur l’emprise du projet avaient définitivement disparu lors des terrassements des années 1970. Le projet a recréé une annexe hydraulique reliée au Doubs pour retrouver cette typologie de milieu. “À terme, cet espace pourra également recueillir les eaux pluviales du quartier et favoriser le développement d’un écosystème caractéristique des eaux peu profondes et faiblement courantes”, précise Maëva Raoult, cheffe de projet à l’agence Territoires Landscape Architects.

Afin de préserver les habitats d’espèces locales, parfois rare comme l’æschne isocèle, les accès à la rivière sont volontairement limités et concentrés sur des aménagements dédiés, notamment des pontons en bois.
Transformer les déblais en ressource
Le reprofilage des berges et la création de l’annexe ont amené la maîtrise d’œuvre à engager une réflexion majeure sur la gestion des terres du chantier, sur un site dont les sols, fortement anthropisés par les transformations successives, étaient par ailleurs très peu fertiles. Plus de 20 000 m³ devaient en effet être excavés dans le cadre du projet. Le choix de conserver ces terres sur le site répondait autant à un objectif environnemental qu’économique, avec un gain estimé à plusieurs centaines de milliers d’euros par rapport à une solution classique d’import-export. Les matériaux excavés ont ainsi participé à fabriquer la nouvelle topographie du parc. Les terres polluées ont été immobilisées par encapsulation et intégrées aux modelés paysagers. Les argiles extraites, quant à elles, ont été amendées avec du compost provenant de la plateforme de la Ville de Dole et de la paille issue de l’agriculture locale. Elles constituent une “proto-terre végétale” utilisée pour les fosses de plantation. “On parle de terre “pauvre” dans le sens où elle ne contient pas encore de micro-organismes. Elle est en quelque sorte en attente du vivant qui viendra l’activer. Elle reste tout de même moins riche qu’une terre végétale importée et forcera les sujets à s’acclimater rapidement”, précise le concepteur.

Une tour d’observation en bois offre différents points de vue sur la rivière et la ville.
Des usages gradués selon les espaces
Le projet de parc s’est superposé à l’habitat de nombreuses espèces installées sur cette zone en attente, qu’elles soient rares (æschne isocèle), protégées (couleuvre verte et jaune), menacées (castor d’Europe) ou plus communes (renard roux). Leur présence a été intégrée dès les premières phases de conception et de programmation, grâce à la réalisation, en amont, d’études faunistiques et floristiques. Le dessin du parc s’est ainsi organisé en différentes séquences, depuis les espaces les plus “actifs”, en lien direct avec le centre-ville, jusqu’aux secteurs plus calmes et naturels, composés de différents biotopes et adaptés à la promenade.
Dans sa partie la plus active, le parc de la Vouivre propose une programmation diversifiée : un skatepark de 1 100 m² en partie couvert, une aire de jeux ainsi que plusieurs espaces dédiés aux pratiques sportives – basket, volley, pétanque ou encore cross-training. Installée sur le quai, une guinguette offre un point d’appui pour l’organisation d’événements estivaux.
À mesure que l’on s’éloigne de cette séquence, le parc retrouve un caractère plus naturel, entre bras de rivière et forêt alluviale. Une tour d’observation en bois permet “d’offrir un point de vue sur la rivière, de prendre de la hauteur et de découvrir une nouvelle perspective”, explique la paysagiste. Les promenades s’accompagnent enfin d’une dimension pédagogique, avec une signalétique dédiée et des totems représentant plusieurs animaux emblématiques du site, à l’image du castor d’Europe.

Réalisé par Airline Skateparks, le skatepark de 1 000 m², dont 400 m² entièrement couverts, a été pensé pour accueillir tous les niveaux et toutes les pratiques et dispose d’un système d’éclairage activable pour les sessions nocturnes. L’équipement est devenu un lieu de référence pour les riders de la région.
Planter aujourd’hui en préparant le paysage de demain
La palette végétale s’adapte elle aussi à la gradation des espaces. Dans les secteurs actifs, le choix s’est porté sur des arbres déjà bien développés afin d’apporter rapidement de l’ombre, mais aussi de rendre visible le projet pour favoriser l’adhésion des habitants.
Dans les parties plus naturelles, la maîtrise d’œuvre a privilégié une stratégie davantage forestière : planter des sujets plus jeunes, densément et avec une importante diversité d’essences. Les végétaux d’origine locale, notamment issus de la filière du label Végétal local, composent une partie de cette palette. “Nous les avons associés à d’autres espèces qui, choisies pour leur capacité à s’adapter aux évolutions du climat, pourront prendre la relève dans dix ou vingt ans et participer à créer un autre paysage”, explique Valentin Kottelat. Certaines zones de prairies aux plantes pionnières ont été sanctuarisées au début du chantier. Elles témoignent du passé enfriché du site, permettent de constituer une banque de graines qui pourra se ressemer spontanément sur le parc.
En retrouvant des berges plus naturelles, en faisant réapparaître un bras d’eau, en conservant une partie de sa végétation spontanée et en complétant la palette végétale, le projet amorce une transformation appelée à se poursuivre au fil des années. “C’est un projet de paysage qui se met en place dans le temps. La passation avec les services Espaces verts de la Ville s’est accompagnée de la rédaction d’un plan de gestion destiné à donner aux équipes les éléments nécessaires pour accompagner son évolution. Celui-ci intègre un suivi faunistique et floristique permettant d’observer dans le temps les effets de l’aménagement sur les milieux et les espèces, que l’on espère très positifs”, concluent les concepteurs avec le sourire.